Extrême-droite: La laisser parler ou la faire taire?

Publié le 29 janvier 2016

Nous discutions de ce qu’il faut faire avec les gens et les partis politiques d’extrême-droite. Faut-il les laisser parler ou les faire taire ?

La première solution met en danger l’intégrité de catégories entières de population et peut amener à des incitations flagrantes à toutes sortes de haine raciale. La République est « une et indivisible », le discours de l’extrême-droite est clairement antirépublicain et pro-communautariste avant même et de par toutes considérations racistes et xénophobes. C’est donc un danger. Ses mots sont un danger.

Mais le bâillonnement est une atteinte à l’un des principes fondamentaux de la démocratie qui est la liberté d’expression et je pense qu’on a le droit de tout dire. C’est un droit qu’on ne peut pas nous enlever même si la question se pose et doit être débattue « des limites ». Et « la liberté des uns s’arrête où commence celle des autres » n’est aujourd’hui qu’un poncif éculé qui n’arrange rien.

Je pense que la question n’est pas « blanc ou noir », « tout ou rien » comme nous l’avons fait depuis 20 ans quand il s’agit de l’extrême-droite.

Pour ma génération née dans les années 1980, le FN était quelque chose dont on entendait beaucoup parler quand on était petits puis qui a disparu pendant plus de 10 ans. On en parlait simplement comme une bande de vieux réactionnaires, racistes, violents fidèles à un parti criminel, fondé par un criminel négationniste et qui lisait Hitler comme les Américains lisent la Bible.

Le parti s’était divisé et il était facile pour les médias de l’ignorer, ça rendait la tâche plus facile. Questionner le FN est un exercice difficile et nous verrons pourquoi alors que questionner les Socialistes et la droite sont tous ces noms a toujours été simple : les mêmes questions, les mêmes « pièges », la même langue de bois et basta.

Les seuls pour qui le FN était une préoccupation constante étaient mes amis noirs, arabes, musulmans ou/et d’origine étrangère pour qui le racisme quotidien rappelait la présence d’un véritable parti, une organisation « démocratique » qui représente et encourage les maux dont ils souffrent.

Puis arrive 2002 et la présidentielle où on se rend compte que beaucoup de « jeunes », jusqu’à des Juifs, ont voté FN parce que, fatigués, lassés, déçus par les mêmes histoires de la droite et la gauche, ils n’avaient qu’entre-entendu, aperçu le FN et ses promesses de mieux pour « eux » fondées sur le rejet et la privation pour l’ « autre ».

Soudain, les gens qui votaient FN n’étaient pas que des gens racistes qui manquaient d’éducation et/ou d’ouverture mais des gens qui n’avaient entendu que la propagande à la « Robin des Bois ». La presse n’avait pas fait son travail d’investigation, de questionnement, on a déclaré. Les journaux, les chaines de télé n’avaient analysé la politique FN de phrases assassines, d’amalgames et des raccourcis populistes. On n’a pas écouté ces gens, on les a éloignés en s’imaginant que si on ne les regardait pas, ils finiraient bien par disparaitre.

La même chose est entrain d’arriver aux USA en ce moment même avec Trump.

Donc depuis 2002, on fait l’inverse. Face à eux qui se disaient – et se disent – persécutés pour leurs intolérances, on a pris peur et on les a laissés parler. C’est devenu le mantra mais aussi le centre d’un débat : faut-il ou non les laisser parler ? Ces racistes, ces xénophobes, ces intolérants, ces chrétiens fondamentalistes, ces anti-touts…

La réponse est oui et non. Il ne faut pas les laisser parler parce que laisser parler quelqu’un c’est le laisser définir les termes du débat, ce que fait le Front National depuis le début de la présidence de Sarkozy. Il ne faut pas « laisser parler le Front National », il faut le faire parler. Il ne faut pas simplement laisser dire ce qu’ils veulent mais rebondir dessus, les pousser plus loin dans leur pensée pour y trouver les failles qui apparaissent généralement très vite.

Les sorties de Marine Le Pen sur sa soi-disante « persécution par les média » quand on la questionne trop montre l’efficacité de cette méthode mais encore trop souvent, je vois les journalistes, les responsables, les éducateurs s’arrêter là en se disant que les gens verront bien d’eux-mêmes ce que ça prouve. Prouve quoi ? Verront quoi ? Et quand ? Quand elle aura été cinq ans au pouvoir ?

C’est le travail de journaliste que de définir les termes du débat quand ils questionnent et pas simplement de se contenter de répéter ce que les invités disent ou d’attendre que quelqu’un d’autre le fasse. Ce sont les écoles de journalisme qu’il faut réformer ainsi que les organes de presse pour qu’ils poussent les politiciens dans leur retranchement et pas simplement avec des questions sensationnalistes à  la « Il est vrai que vous êtes en désaccord avec votre Premier Ministre ? ».

La solution, c’est le travail sérieux de journalistes qui, en 2002 ont mis Jean-Marie Le Pen devant son programme d’expulsion des étrangers et l’impossibilité de la mise en œuvre d’une telle mesure. Il en est sorti qu’il comptait alors mettre les étrangers récalcitrants dans des camps de triage pour les renvoyer chez eux dans des trains fermés. La France qui avait voté pour lui a soudain vu clairement l’ombre de Vichy et du IIIe Reich.

C’est aussi le travail d’un Guillaume Meurice qu’il faut faire. Un travail drôle et sarcastique où il va vers ces gens de tous les jours qui clament fièrement leur soutien au FN, et expose en quelques questions directes, calmes et posées la simplicité affligeante d’une pensée qu’ils n’ont jamais véritablement formulée et qui n’est qu’un amalgame mal fini de déclarations à l’emporte-pièce, de chiffres inventés, de rumeurs, d’ « informations » sur « Fassebouque » et de citations à moitié lues.

Mais la presse n’est pas la seule. Christiane Taubira a raison quand elle dit que c’est aussi 30 ans d’échec de l’éducation à gauche comme à droite si les gens se désintéressent parce que c’est aussi et d’abord le travail de l’éducation nationale d’apprendre aux gens à s’intéresser au débat en leur apprenant comment débattre. Quand j’étais au collège et lycée, seuls les cours de philo en Terminales permettaient le débat et pour quelques mois seulement quand on a 17/18 ans. Les cours d’éducation civique étaient d’interminables heures d’explication sur le fonctionnement du parlement. Tant d’heures gâchées qui auraient permis un apprentissage sur la discussion, la différence d’opinion, l’expression orale, la patience d’écouter et de réfléchir sur la société.

Des décennies d’apathie qui ont créé une société qui considère que trois phrases complexes les unes derrière les autres est un monologue barbant. Alors bien sûr que ceux qui manient les déclarations choquantes font la une et convainquent des électeurs qui trouvent que tout est « chiant ».

La France n’est pas raciste mais le racisme se banalise car on continue à refuser de le questionner en profondeur alors que les failles de la haine et de l’ignorance sont tellement faciles à exposer. Mais on les laisse dominer le débat. On donne une tribune libre aux voix intolérantes en se disant que les gens sauront faire la différence tout en précisant bien que l’extrême-droite travaille dur pour adoucir son image donc que les gens ne savent plus forcément voir ce qu’il y a derrière. Mais qui travaille pour véritablement prendre le temps d’extraire ce qu’il y a derrière ?

On continue aussi à refuser de considérer ses sources : pourquoi les ouvriers et étudiants qui étaient sur les barricades en 1968 demandant un monde plus juste, plus ouvert, plus libre sont aujourd’hui les porteurs de l’Etat sécuritaire et des partis antirépublicains ? Il faut regarder ça et pas seulement en faisant d’innombrables radiotrottoirs et en paraphrasant ce qu’ils disent. Ce n’est pas du journalisme d’investigation, ni de la recherche, ni une base pour des solutions. Tout comme les livres d’Eric Zemmour ne sont pas une étude de la France mais du sensationnalisme qui donne aux gens déjà convaincus ce qu’ils veulent entendre et renforce leurs certitudes qu’ils ne sont donc pas seuls.

 

L’extrême-droite, il ne faut pas la laisser parler mais la faire parler, la mettre dos au mur, face à ses incohérences, ses contradictions, ses amalgames et ne pas reculer devant la fureur prétendue du chef de bande de cour de récré qui, prit en flagrant délit, hausse la voix, se fait menaçant et s’érige en victime d’un système. Il ne s’agit pas que de lui donner un temps de parole mais de s’arroger un temps de réponse et de questions qui gênent. Autant de fois que nécessaire.

Ses électeurs, il faut les faire parler, les questionner pour qu’eux-mêmes soient forcés de véritablement penser à ce qu’ils croient. La politique moderne est comme la religion : beaucoup répètent les exégèses et suivent les prophètes auto-proclamés sans vraiment savoir et c’est en questionnant les fondements de la croyance qu’on peut vraiment agir et contrer.

Nous avons bien réussi avec la religion et sa place jadis incontestée et implacable dans la société. Il faut maintenant pousser les racistes et ceux qui ne le sont pas mais votent néanmoins pour eux à se regarder et à se poser les mêmes questions sur leurs visions du monde, de la France, de la société.

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