Le burkini: Messieurs, fermez-la!

Il y avait une blague au Royaume-Uni, au temps de Bush et Ben Laden. Un sondage avait révélé que l’Américain moyen voulait un leader pro-armes, anti-féministe et anti-gay, un leader qui soit véritablement religieux et qui soit prêt à se battre pour faire le monde à l’image de sa religion. On disait alors : « Voici votre homme » et on montrait une photo de Ben Laden. J’ai toujours beaucoup aimé cette blague parce qu’elle disait en substance que  l’Amerique de George W Bush n’était pas l’inverse de l’Al Quaida de Ben Laden mais son complétement. Comme le Yin et Yang se complètent, les puritains et autres fondamentalistes chrétiens vont de pair avec les fondamentalistes musulmans.

Aujourd’hui, la France voulant devenir l’inverse de Daesh et exposer des valeurs inverses à ceux des islamistes ne devient que le complétement de ces mêmes valeurs. Elle ne devient que le penchant occidental de cette mouvance.  Nous avons aujourd’hui des fondamentalistes islamistes contre des fondamentalistes républicains ou laïcistes. Pas laïcs, je précise. La plupart des figures qui crient « laïcité » au visage des musulmans sont eux-mêmes des catholiques pratiquants qui continuent à pousser pour que le Vatican retrouve une place centrale dans la vie du pays.

Dans les deux cas, aucun n’a compris les textes qu’ils utilisent comme fondement de leur pensée et de leurs actions. Dans les deux cas, ils détournent le pouvoir de l’Etat (qu’ils ont parfois créé de toutes pièces à ces mêmes fins) pour proclamer et s’assurer de la légalité de leurs actions qui donc « ne peuvent pas être critiquées ». Et dans les deux cas, les femmes sont les premières à souffrir.

Je ne suis pas là pour me prononcer sur le port du burkini en lui-même. Tout d’abord, je suis un homme et je ne suis pas concerné (on verra quand ils commenceront à mesurer les barbes) mais surtout  je n’ai en pas assez entendu des sources essentielles (les musulmanes qui le portent et celles qui ne le portent pas) pour pouvoir tirer des conclusions sures car informées. Personnellement, mon problème se situe une fois de plus dans le fait que les femmes sont prises entre deux feux qu’elles n’ont pas souhaités être tirés.

On est arrivés à une situation où, des hommes principalement, ont estimé que si une femme est sur une plage et qu’elle ne montre pas ses cheveux, son décolleté, ses cuisses, son dos, ses bras, ses jambes, c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas et qui s’apparente à du terrorisme. Ces pensées aussi ridicules que radicales ont été mises dans des décrets de lois applicables et appliqués par la police.

Quand j’étais petit, et même aujourd’hui, la France était la première à dénoncer ce genre d’abus par les pays arabes. Un des moments dont je me souviens le plus, c’est l’outrage mi-scandalisé mi-désobligeant dont la France a fait preuve quand le billet de 100 Francs, sur lequel figurait La Liberté guidant le peuple de Delacroix, fut interdit en Iran parce que l’allégorie a les seins nus. Cette poitrine allait à l’encontre les lois de décences de la République Islamique alors bien sûr, on trouvait ça « ridicule », « pathétique », « scandaleux », « misogyne », « digne d’un régime d’un autre temps dominé par des hommes polygames à longue barbe » et bien sûr, on a beaucoup réfléchit, écrit, reporté – et à juste raison – sur ce que ça signifiait pour les femmes iraniennes au quotidien, des femmes qu’on nous décrivaient comme étant démaquillées au papier de verre.

Aujourd’hui, au nom de la laïcité, je vois la même chose. Je vois des femmes innocentes qui vont sur la plage avec leurs enfants, pas forcément pour se baigner elle-même, et qui sont publiquement humiliées par la police du Pays des Lumières et qui doivent se déshabiller correctement pour une plage ou la quitter tout court, après une amende, bien sûr. Du moment qu’elles sont sur le trottoir, leur tenue est réglementaire mais la seconde où leur pied touche le sable, elles sont soumises à l’indécence laïciste et ce qu’elle porte est illégal. Pas (encore) au niveau de l’Etat même si le Premier Ministre se réjouit, mais au moins sur les plages extrêmement fréquentés et donc traditionnellement les plus conservatrices et xénophobes de France.

Le fait que la France ait des lois vestimentaires (au secours !) qui varient de la plage à la rue n’est pas nouveau : on n’a pas le droit de se balader torse nu, même avec un haut de bikini, dans les rues d’une ville ou un espace public. Un restaurant, un café, un hôtel aura le droit sans appel de vous mettre dehors. C’est une tenue réservée à la plage et éventuellement la Promenade car du moment que vous êtes dans la ville, vous entrez dans « le monde civilisé » et vous mettez un haut qui couvre au moins le buste.

C’est une loi qui m’a toujours procuré beaucoup de plaisir parce que les Britanniques ne comprennent pas. Les Londoniens, ou les habitants des Midlands ou du Black Country, oui, parce qu’ils sont loin de la mer et ne se baignent pas mais des gens de Brighton, Blackpool, Bristol, Bournemouth, Birkenhead (je voulais réviser mes B), ne comprennent pas. Shopping, course, resto, pub…il est normal pour eux de voir en été des hommes sont torse nus et des femmes avec un petit quelque chose qui cache leurs seins. A tel point que les supermarchés sont obligés d’afficher des règles vestimentaires parce que ça commence à faire mauvais genre. Surtout auprès des Européens et autres touristes qui affluent de plus en plus.

Ca m’amuse parce que je dois leur expliquer qu’il s’agit de se couvrir quand on est en société, de ne pas exposer les enfants au corps d’inconnus, de « décence » et je me retrouve à parler comme un ayatollah sur des codes vestimentaires qui sont des valeurs culturelles inexplicables. Néanmoins, personne n’est forcé de mettre un pull ou un blouson. Les choix sont multiples et un petit haut qui cache le nombril satisfera tout le monde.

Cette fois, il s’agit de forcer des femmes à se déshabiller après les avoir fait payer au nom de la lutte contre le terrorisme. Je ne vois pas le rapport mais bon, je ne fais aussi pas dans le populisme de bas étage.

Alors comment sort-on de là-dedans ? Parlez aux femmes ! « Mon dieu, quelle horreur ! »  je sais, mais que ce soit ce qu’elles portent, comment elles parlent, qui elles fréquent et épousent, comment elles gèrent leur utérus, il est temps de parler aux femmes pour savoir quelles sont les motivations derrière ce qu’elles font. Forcément, ça prend du temps donc pas de gain politique immédiat dans un discours aussi trompeur que dystopiste. Mais surtout, la difficulté est d’enlever l’opinion de gens qui ne sont pas concerné et ça enlève tout d’abord les hommes en tant qu’acteurs principaux.

Je ne dis pas que si les femmes étaient les actrices principales du débat, il n’y aurait donc plus de burkini, je sais juste que dans le débat actuel, ce sont les hommes qui définissent les termes : les hommes islamistes qui appellent au port de la burka contre les hommes laïcistes qui appellent à l’interdiction du burkini (qui n’est même pas prôné par des hommes qui refuseraient volontiers aux femmes l’accès à tout loisir). Et au milieu ? Les femmes qui n’ont pas leur mot à dire doivent suivre les recommandations des uns ou des autres qui parlent et décident pour elles.

S’il y avait une véritable volonté de vivre ensemble, on aurait déjà mis les oreilles aux portes des endroits anodins et souvent ignorés où les femmes sont entre elles et peuvent parler librement. On aurait déjà découvert que tout n’est pas blanc ou noir, pour ou contre, victoire ou défaite, comme le monde forgé par les hommes laisse paraître.

Ecoutez, comme j’aime le faire, les femmes parler de leur quotidien, de la pression qu’elles ont d’être, d’agir, de vivre, de penser souvent de telle ou telle façon. Demandez-leur pourquoi elles font ces choses, et pas seulement aux femmes voilées mais aussi aux Becky with the good hair de tous les jours : celles qui disent détester se maquiller mais qui passent dix minutes sur leur eye-liner tous les matins. Mais faites-les parler d’elles-mêmes, pas de leurs consœurs. Ne laissez pas d’autre prendre leur parole, faites-leur la prendre elles-mêmes pour elles qu’on puisse vraiment savoir à quoi s’en tenir et faire évoluer les choses. C’est alors fascinant ce qu’on apprend.

Vous allez voir que du hijab au burkini, du maquillage au botox en passant par le fer à lisser les cheveux, des exégèses erronés des livres saints aux innombrables articles, reportages, pubs sur ‘Comment faire disparaître la cellulite avant l’été pour un corps parfait en bikini ?’, vous aurez de tout. Des femmes fortes et indépendantes qui le font (ou pas) parce qu’elles en ont envie, parce que ça rend leur vie plus simple ou plus sûres, plus agréables – ces femmes sont d’ailleurs généralement méprisées, ignorées ou ridiculisées. Des femmes plus soumises qui ont intériorisé les attentes religieuses et sociétales (par essence conflictuelles en France) et ne comprennent pas pourquoi elles sont victimes de contradictions dont elles ne sont pas responsables. Et puis, vous aurez la majorité des femmes qui font preuve d’une volonté de fer de continuer à vivre et survivre au jour le jour dans des sociétés dans lesquelles elles ne se reconnaissent pas. Ces femmes, vous allez voir, sont tiraillées entre le ras-le-bol d’être toujours victimes de l’autre et accusées de tout, de ne pas avoir de véritable voix, de devoir se contenter du moins pire, d’un côté, et de la bonne éducation qui les instruit de se taire et d’être polies, de l’autre.

Burkini ou pas, ce n’est pas ma question et je n’ai pas d’avis car je me fous de ce que pensent les hommes sur le sujet, ils ne le portent pas, et les femmes sont partagées. Je ne peux donc pas avoir d’avis informé.

Certaines en rêvent pour pouvoir aller se baigner sans être reluquées et se faire siffler par les hommes, ou ne plus avoir honte de leurs seins qui « ne sont pas fermes » ou de leur « cellulite dégoûtante ». Certaines ne vont juste plus à la plage pour les raisons précédentes donc la question ne se pose pas. Certaines se foutent des gros moches et alcoolisés qui osent les siffler mais elles sont religieuses donc elles le mettent mais pourquoi ? Je n’ai pas eu de réponse à ça. D’autres ont bien compris que le Coran ne mentionne rien de tel donc elles ne le mettraient pas mais elles comprennent que des femmes veuillent le mettre. D’autres savent faire preuve d’empathie et n’ont pas vraiment d’avis, ça ne les dérange pas, elles veulent juste qu’on laisse les femmes tranquilles. D’autres ne savent pas se mettre à la place de l’inconnu et ne raisonnent qu’en fonction de leurs valeurs et sont hostiles. Toutes aimeraient que ce soit un choix. Toutes. Sans exception. Même les conservatrices. On arrive à leur faire dire que ce serait bien que les femmes aient le choix dans leur religion ou la société.

Pour moi, la honte est que la France reste une société dans laquelle les femmes n’ont toujours pas le choix et ce sont toujours celles qui prennent les coups entre les hommes qui font ces choix.

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